J’ai écrit une nouvelle en plein déplacement et en plein rush. Un peu plus de 50 000 sec (signes espaces comprises). Je ne savais pas trop où cela allait me mener, juste que ça parlerait d’aiguilles (à broder et pour tatouer), de sorcellerie, et que j’allais expérimenter un style différent pour donner une ambiance de conte (cruel).
Non seulement cela m’a permis de respirer dans cette période chargée, mais le résultat me plaît tant que je travaille pour en faire une novella. Cela faisait longtemps qu’un projet ne m’avait pas autant bottée et je réalise qu’écrire, alors que je n’en ai au premier abord pas le temps, dans des moments de pression me fait gagner en énergie.
Mettre mes fichiers dans un Drive et acheter un filtre de confidentialité pour téléphone portable sont deux excellents choix qui font que j’écris dans les transports et que, mine de rien 1000 sec par jour, ça fait que ça avance.
En attendant, plutôt que de moisir sur mon disque dur, voici le début de la nouvelle. J’espère que vous prendrait autant de plaisir à la lire que j’ai eu à l’écrire.
La nuit est tombée sur le monde tel un linceul. Plusieurs heures déjà que les nuages gorgés de feu se sont noyés dans le ciel d’encre. La lune joue à cache‑cache derrière leurs panaches effilochés, se dérobe un temps à la vue des rares impudents qui osent s’aventurer dans le froid et l’obscurité, puis se montre dans toute sa splendeur. Les rayons lunaires saupoudrent d’argent la muraille dentelée de la forêt, les pavés et les tuiles du village qui a poussé sur cette contrée reculée et sauvage, la pointe du clocher qui émerge parmi les toits, battue par les tempêtes, succombant à la rouille. En contrebas, les pontons qui s’élancent sur le lac se parent d’un vernis givré et les filets de pêche tendus entre les abris imitent les toiles d’araignée perlées de rosée.
Au large, une silhouette effilée fend les eaux sombres, lame déchirant la soie noire. Depuis la berge, on ne distingue qu’une lueur timide. Les éclats vacillants d’une lanterne qui peinent à s’accrocher aux reliefs d’une barque basse.
Dans le silence nocturne, les éléments s’improvisent seuls chefs d’orchestre. Le bois des cabanes de pêcheur craquent sous les assauts du vent, l’eau et la roche s’embrassent en chantant, le sable recule vers les terres, ondulant et sifflant comme un serpent. À bord de l’embarcation, les lèvres sont scellées. Les rameurs roulent des épaules avec précaution. Un troisième homme surveille une forme humaine contrainte par une toile épaisse et des cordes sur le plancher vermoulu. Pour combler l’attente, il allume sa pipe. La fumée âcre lui agresse la gorge, il manque de tousser. Pourvu que cela ne traîne pas. Il ne croit plus tellement aux histoires de sorcellerie. Surtout depuis qu’il travaille à l’usine, un univers concret, rythmé par les machines et le travail à la chaîne. Surtout depuis qu’il a remarqué l’étincelle cruelle, vorace, qui anime le regard du Père à chaque procès. Le doute l’envahit de plus en plus souvent, comme la mauvaise herbe qui s’obstine à repousser dans les champs. Toutefois, l’exprimer reviendrait à s’attirer la suspicion de l’homme d’église, de ses voisins et, inévitablement, de la communauté entière. Sa brave et bonne épouse ne tardera pas à donner naissance, il ne peut risquer d’en faire une veuve éplorée, qui plus est avec une bouche supplémentaire à nourrir en plein cœur de l’hiver. Et il faut admettre que sa besogne est plus facile depuis que le nouveau roi a interdit les bûchers, jugeant cette pratique trop barbare, investi par la mission d’éradiquer les superstitions et de moderniser son pays. À la place, on noie désormais les sorcières en catimini ; Cela le soulagerait presque. Encore maintenant, l’odeur de la chair dévorée par les flammes s’invite dans ses rêves.
Un instant, à la vue de la femme recroquevillée à ses pieds, inerte dans son sac de jute, il éprouve de la pitié et de la honte. Elle a cessé de s’agiter depuis bien longtemps, achevée par des semaines de captivité, refusant de faire de sa détresse leur divertissement. Puis son regard se pose à nouveau sur le Père qui contemple l’étendue glaciale et mortelle qui les entoure, l’œil implacable et perçant, rapace et vautour. Ne pas devenir sa prochaine proie, voilà ce qui importe.
Arrivés à une distance jugée raisonnable, les hommes alourdissent de pierres les chevilles de la condamnée. Ils s’y prennent à deux pour la soulever. L’un d’eux frissonne en sentant le pouls battre à travers le lin, une tête frêle dodeliner contre son torse. Le Père se lève alors, lanterne au poing. Il énumère les crimes dont est coupable la malheureuse. Il sait qu’elle copule avec le démon, qu’elle a maudit le lac sacré qui ne cesse de s’appauvrir, qu’elle est à l’origine du Mal Pourpre qui a emporté tant de villageois, dont ses parents — pauvres âmes, bénis soient‑ils ! Faut‑il ajouter que les hommes qui osent s’intéresser à elle disparaissent mystérieusement ? Mais que cette enfant se rassure ! Le démon ne ravira pas son âme ! Non, cela, les siens ne le permettront pas. Dans ce lac nourricier qui a sauvé leur peuple nomade, affamé et errant parmi les plaines un siècle plus tôt, elle sera purifiée et délivrée de ses souffrances.
Le miroir liquide avale le corps lesté dans un fracas sinistre. Les hommes se penchent sur leurs reflets. Les minutes s’égrènent et la sorcière ne remonte pas. Leur tâche est accomplie, ils peuvent désormais regagner la chaleur de leurs foyers, leurs épouses dociles et leurs bambins.
Depuis l’autre berge, Orphée s’effondre sans bruit. Elle aimerait hurler à s’en rompre les cordes vocales, se jeter sur les meurtriers, les ouvrir par le nombril et les donner en pâture aux chiens indomptables qui rôdent près des étables. Son cœur déjà essoré par l’emprisonnement de son amie, de sa sœur chérie, se recroqueville sur lui‑même au point de la faire suffoquer.
Line n’est plus. Line est morte. Line aux mains des hommes a péri.
Orphée demeure ainsi sur la rive à se vider de toutes les larmes de son corps. Elle pleure tant qu’elle ne se souvient pas être rentrée pour s’écrouler sur son lit de paille. Lorsque le jour caresse ses paupières, les colore de rouge, elle se redresse avec hargne, les prunelles parées de haine, l’âme vengeresse.
Entre ses côtes, croît désormais un puits avide.
Orphée et Line. Deux orphelines abandonnées le même matin brumeux d’automne à l’hospice de la ville voisine, Fort Orage. Pour les prénoms, la bonne sœur n’a pas fait preuve d’imagination. À quoi bon ? Des rejetons de filles de mauvaise vie à peine plus grandes qu’une miche de pain, une saison qui s’annonce rude et des récoltes qui ne cessent d’être accaparées par l’envahisseur. Les deux nourrissons ne passeront pas l’hiver, elle en met sa main à couper.
Contre toute attente et bien gré mal gré, les deux petites survivent. Elles sont même les seules à atteindre l’âge de raison parmi les enfants recueillis cette saison‑là. Tous les dimanches, on leur enfile une robe propre afin qu’elles assistent les sœurs au marché. On parie sur leur silhouette frêle et l’apitoiement des passants pour vendre davantage de liqueurs et de nappes brodées.
Un beau matin de printemps, un homme entame la discussion. Cela se voit, il n’est pas du coin. Dans un accent des Landes Noires à couper au couteau, il explique être un fermier et chercher de la main d’œuvre. Les nonnes sont ravies. Les orphelins ont rarement la chance d’être adoptés. En général, ils suivent le destin de leurs parents.
En quelques heures, l’affaire est réglée car l’homme doit être rentré avant le crépuscule. Les deux filles prennent donc la route avec un inconnu pour une contrée voisine qu’on décrit austère et peuplée d’esprits. Fort heureusement, le destin est clément. L’homme est bon. Lui et sa femme ont perdu leurs quatre fils en l’espace d’un an et sont depuis habités par l’inexplicable croyance qu’une malédiction pèse sur leurs héritiers mâles. Ils sont très pieux, possèdent quelques bêtes et cultivent la terre. Ils considèrent rapidement ces enfants qui étaient censées n’être que de la main d’œuvre bon marché comme la chair de leur chair.
Les fillettes s’épanouissent dans l’écrin sauvage qui abrite leur nouvelle demeure. Loin des rumeurs de la ville et des soldats étrangers qui la quadrillent, trop jeunes pour s’inquiéter de l’obsession du prêtre pour la sorcellerie et pour remettre en question les conventions dont on les assaille elles et pas les garçons, elles jouissent pleinement de leur nouvel environnement, grimpant aux arbres, observant le vol des rapaces, prenant plaisir à nourrir lapins et chèvres, jouant dans le ruisseau. Les réprimandes de leur mère lorsqu’elles rentrent les jupes tâchées de boue et des brindilles dans les cheveux ne les arrêtent pas. Pas plus que les histoires de fantômes et de monstres rôdant dans les bois, plus divertissantes qu’autre chose. Pourtant, leurs parents les ont mises en garde avec application. Sans oublier qu’elles ont assisté aux bûchers, ces spectacles d’euphorie collective à l’odeur terrible, et ont bien assimilé qu’on éliminait des sorcières pour le bien de la communauté. Ces femmes, elles les avaient aperçues de loin. Azénora, Rozenn, et les autres. Des femmes ridées, ménopausées, sans descendance pour les pleurer, sans époux pour les innocenter, qui ne portaient guère d’intérêt à leurs semblables mais menaient une existence douteusement remplie. Elles devaient haïr le village pour s’en tenir si loin. À cheminer seule, on finit inévitablement par se laisser séduire par les forces obscures. Des récoltes décevantes ? Les sorcières. Un chien disparu dans le sous‑bois ? Les sorcières. Une maladie infantile frappant plusieurs toits ? Les sorcières. Une invasion de mites dans les garde‑manger ? Encore et toujours ces satanées sorcières.
Malgré tout, les deux enfants meurent d’envie de voir un fantôme pour de vrai. Elles l’imaginent sous les traits d’un garçonnet semblable à leurs camarades de l’orphelinat. Il flotterait à quelques centimètres du sol et serait si blême qu’on discernerait les mûres sauvages à travers ses mollets. Ou alors, elles s’imaginent tomber sur une ronde de sorcières. Ces dernières seraient toutes nues, comme leur racontent les adultes. Cela les fait rire d’avance de voir des fesses de dames, d’autant plus qu’on les oblige à couvrir poignets et chevilles, et gare à elles si elles ne se plient pas à cette règle. Par défi, elles s’aventurent une fois entre les arbres au coucher du soleil, juste avant le souper. Mais les troncs semblent se resserrer, les stridulations des insectes s’essoufflent, le vent cesse de leur chatouiller la nuque. Le ciel a‑t‑il toujours été si rouge ? Gagnées par un malaise insistant, elles rebroussent chemin.
Chaque vendredi, leur mère les emmène au bord du lac afin d’acheter le poisson du soir. Pendant qu’elle négocie avec les pêcheurs, les deux gamines admirent les étalages d’écailles brillantes puis, une fois lassées, s’amusent à collecter des galets pour faire des ricochets. L’histoire de ce lac, elles l’ont entendue maintes fois. Chassés de leurs terres après avoir tenté de résister au seigneur local, ceux qu’elles considèrent comme leur nouvelle famille errèrent de nombreuses années dans les forêts lugubres hérissant le nord du pays. Éreintés par la rudesse du climat et la faim, nombre d’entre eux perdirent la tête et disparurent mystérieusement en pleine nuit. Lorsqu’on ne trouvait nulle trace des fuyards, on s’estimait chanceux. Car il arrivait que des cueilleurs s’éloignant trop de la caravane tombent sur un feu de camp éteint. En son centre, des ossements humains perçaient la cendre tels des chicots.
« C’te contrée est celle des sorcières et des démons » ressasse inévitablement leur mère. « Elles dévorent nos hommes et nos petits. Vous saviez que c’est la graisse de nouveau‑né qui leur permet de s’envoler dans les airs ? D’après le Père, elles la mélangent à leur sang et en enduisent le manche de leur balai. Si les Landes Noires portent ce nom, c’est bien pour une raison ! »
Elle n’oublie pas de se signer avant de poursuivre son récit.
Malgré tout, la foi ne quitta jamais les voyageurs. Même si tout semblait perdu, même si leurs rangs se clairsemaient, ils persévérèrent toujours plus vers le nord, martelant le sol gelé en rythme et scandant des chants d’espoir.
Puis, un beau jour, le lac.
Un miracle, une trouée lumineuse dans la ramée impénétrable, une étendue claire et fraîche à perte de vue. Tous se jetèrent à genoux pour remercier le ciel et boire goulûment sans prendre la peine de bouillir l’eau. On se hâta de lever les tentes et de laisser les bêtes survivantes se désaltérer. Le soir tombé, les chasseurs s’allongèrent dans les fourrés, à l’affût du gibier venu s’abreuver. Mais nul chevreuil, nul sanglier, nul rongeur ne daigna se montrer. Après une bonne nuit de sommeil, guère découragés, les chasseurs bandèrent leurs arcs en direction des cimes. Mais malgré les piaillements, les hululements, les croassements qui leur parvenaient, nul volatile ne montra le bout de son bec. À l’aube du troisième matin, ils s’acharnèrent à assembler pièges et filets pour les trouver vides le lendemain. À court d’idées, ils se séparèrent en petits groupes pour faire le tour du vaste lac mais ne firent que revenir bredouille l’après‑midi suivant. Le septième jour, le Père qui officiait en ce temps vint recueillir de l’eau du lac afin de la bénir. Quelque chose frétilla dans sa bassine : une truite irisée au ventre dodu se débattant avec vigueur.
Et c’est ainsi que leur peuple persécuté s’installa autour de cet oasis miraculeux, en plein cœur de ces terres maudites que personne ne se risquait à fouler. Le village s’arrima sur les berges et grignota lentement la forêt. Conifères et arbustes tombèrent un à un pour laisser pousser maisons et enclos. Ceux que la nouvelle de ce coin de pêche miraculeux attirèrent mais qui n’osèrent braver la funeste muraille sylvestre élurent domicile en contrebas où ils fondèrent Fort Orage.
« C’est pourquoi, au premier jour de chaque printemps, il est d’usage d’honorer le lac. »
Tandis qu’Orphée s’impatiente d’assister au prochain rituel de gratitude — elle aime regarder les radeaux miniatures dégoulinants de fruits et de fleurs voguer sur l’eau, Line reste muette. Une fois la table du dîner débarrassée, les deux petites montent au grenier pour jouer aux osselets, se raconter des histoires qui font peur ou se rêver aventurières.
« Tu sais, je pense qu’ils les ont mangé, chuchote Line.
— Qui donc ?
— Les gens qui disparaissaient et puis ils trouvaient un feu avec des os. J’suis sûre que c’est eux qui les ont mangé, pas les sorcières.
— Tu dis des horreurs. Maman va pas aimer.
— Elle en saura rien si tu dis rien. »
Dans la demi pénombre, Line sourit et tend son petit doigt. La flammèche de la bougie danse sur l’émail de ses dents.
« Juré que tu ne diras rien ? »
Pour son amie de toujours, sa sœur depuis le premier jour, Orphée n’hésite pas une seconde. C’est vrai qu’il lui arrive d’avoir des idées bizarres, parfois amusantes, d’autres fois inquiétantes. Elle se dédouane en prétendant qu’un ami imaginaire les lui a soufflé. Un ami qui se cache dans la forêt.
« Juré. »À suivre
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